
Ciné-club
Une femme, ivre, se coupe sur du verre ; autour d’elle, ses invité·es ne réagissent pas. C’est sur cette image d’une société de privilégié·es engourdi·es par leurs vies mornes, écrasé·es de chaleur que s’ouvre le film. Dans une grande maison s’agitent parents et enfants, les premiers dévorés par leurs rancoeurs, les second·es en train de grandir, entre premiers désirs et jeux de l’enfance. La Ciénaga - marécage - est un film de l’étouffement familial, où les gros plans et le montage parfois heurté disent les relations
troubles entre les personnages. Subtilement, la maison et ses habitant·es racontent les contrastes de l’Argentine, l’injustice sociale et la perpétuation de la violence.
Séance animée par Claudine Le Pallec Marand, conférencière en histoire et esthétique du cinéma
UN MOT SUR LE FILM
"De quelques bribes remontées à la surface, La Ciénaga fait un monde, une serre surchauffée de tensions. Deux familles, deux cousines (Mecha et Tali), deux maisons. Et une masse de personnages, adultes, adolescents et enfants mêlés. Au début, ils sont difficiles à distinguer, et le film joue de cette saturation de liens familiaux pour mettre en place un sentiment d’étouffement, une claustrophobie aussi affective que spatiale. [...] Tout colle à la peau, s’isoler de la tribu est presque impossible.
Si le cinéma a souvent traité la promiscuité qu’engendrent les institutions (de l’école à l’armée), peu de films sont parvenus à montrer son versant familial. Avare en explications psychologiques, La Ciénaga est tout entier construit sur des détails, de tout petits riens portés par un sens aigu de la durée et une confondante justesse de regard. Fait de courtes scènes et de longs blocs de temps, de plans très cadrés (parfois trop photogéniques, par effet de surmaîtrise de jeunesse) et d’autres plus souples, le film passe sans cesse d’un personnage à l’autre, au risque de la confusion. Mais celle-ci se dissipe lentement et laisse la place à la précision d’un mouvement, au gré d’une oscillation constante entre vie rêvée et réalité présente, langueur et vitalité, acceptation et révolte. [...]
S’il parvient à montrer l’attente et l’ennui, La Ciénaga n’est ni languide ni ennuyeux. Jusqu’au choc final, la réalisatrice suit les métamorphoses d’une même inquiétude, d’une angoisse qui plane sur tous ses personnages, pris entre leur désir de permanence enlisé et leur mince volonté de changement. Tout le monde en est là, tout le temps, on le sait bien. Mais combien de films parviennent à montrer que rien n’est plus étrange que la vie la plus quotidienne ?" - Frédéric Bonnaud, Les Inrocks, 30 novembre 2001
