
Projection rencontre
Dans le cadre de « La huaca pleure », l’exposition personnelle de Louidgi Beltrame au Crédac, le Cinéma d’Ivry - le Luxy donne carte blanche à l’artiste pour une programmation spéciale. Louidgi Beltrame a choisi de réunir Les Mains Négatives (1979) de Marguerite Duras, son film El Brujo (2016), et News from Home (1977) de Chantal Akerman. Dans ces trois films, l’architecture de Paris et de New York, ainsi que la topographie du désert et les ruines du site archéologique mochica El Brujo, rythment les images. Les correspondances tissées par les voix-off des réalisatrices et par la caméra de Beltrame font cohabiter temporalités et récits différents à l’écran.
Les projections seront suivies d'une conversation avec l'artiste Louidgi Beltrame et Claire Le Restif, directrice du Crédac et commissaire de l'exposition "La huaca pleure"
UN MOT SUR « EL BRUJO »
El Brujo, qui signifie « le sorcier » en espagnol, est aussi le nom d’un site archéologique mochica. C’est sur cette plage de la côte péruvienne que Louidgi Beltrame a tourné une partie de son film.
Le curandero (chaman) José Levis Picón Saguma y rejoue la séquence finale du film de François Truffaut Les Quatre Cents Coups (1959) où le jeune héros Antoine Doinel, interprété par Jean-Pierre Léaud, s’enfuit vers le rivage. Suite à une mesa (cérémonie de soin liée au cactus psychoactif San Pedro), le curandero prend en charge la place laissée vacante dans le dispositif cinématographique par l’acteur alors souffrant, resté en France. Après cette opération magique, Jean-Pierre Léaud rétabli est filmé dans les rues de Paris suivant une trajectoire qui superpose ses souvenirs du tournage des Quatre Cents Coups avec une histoire subjective de la Nouvelle Vague.
À travers ces transpositions, Beltrame orchestre une série de déplacements, une migration des personnages, des motifs et des époques. Aux lignes géométriques du paysage péruvien fait de pyramides et d’excavations répond ainsi la structure du montage filmique composée de travellings et de plans panoramiques sur la musique modulaire et synthétique du morceau Triangle (1979) de Jacno.
UN MOT SUR « NEWS FROM HOME »
« « Ma très chère petite fille, j’ai bien reçu ta lettre et j’espère que tu continueras à m’écrire souvent. » Quand Chantal Akerman se met à lire les courriers de sa mère, les rues de New York défilent depuis déjà trois minutes et quarante-six secondes. La suite est à l’avenant : d’un côté, la grande ville déserte, animée, étrangère, vue de jour, de nuit, de loin, le temps de longs plans fixes ou de lents travellings; de l’autre, la voix-off qui se tait puis reprend la lecture, sur le même ton psalmodique. D’un bout à l’autre du film, aucune lettre, principal objet d’attention, n’apparaît à l’écran, pas plus, du reste, que son expéditrice ou sa destinataire, laquelle lui confie pourtant, quelque part, le premier rôle.
La raison de cette absence est simple : “Une lettre en image, c’est tuer la lettre”, affirme Chantal Akerman dans Lettre d’une cinéaste, farce de huit minutes jouée en 1984 avec Aurore Clément, pour l’émission Cinéma, cinémas. Ne pas montrer la lettre, c’est donc l’épargner. La laisser hors-champ, c’est donc la laisser vivre. Ainsi va-t-elle, cachée mais libre, errant dans la tête de Chantal Akerman qui erre dans Manhattan. »
- Virginie Huet, France Association Internationale des Critiques d'Art